Témoignage

Guillestre 2021 - EPAM les Blaireaux !

Le 23/02/2021 par EPAM Les Blaireaux

Jour 1 - Dimanche 14 février 

Le rendez-vous était donné dimanche après-midi à Guillestre. Quelques membres de l'équipe sont déjà sortis aujourd'hui au Val d’Escreins.
Toutes les équipes arrivent au compte-gouttes. Les Duffel bag sont éjectés des voitures. Les sourires sont présents sur tous les visages. Quel bonheur de se retrouver après des sélections qui ne nous ont pas vraiment permis de se rencontrer !
L'heure est au Briefing. La craie crépite sur le tableau noir. Les consignes sont traduites en anglais car il y a des grimpeurs qui viennent d'en dehors de l’hexagone, notamment des membres de l'équipe d'alpinisme de Slovénie. Ça ne fait pas rire les mouettes. 

La pièce dans laquelle nous nous trouvons est remplie de quincaillerie. Il y en a partout. Chullanka c'est une épicerie à côté. Là, c'est la grande surface. Des broches à perte de vue, des centaines de mètres de cordes, des crampons à rayer le carrelage, nos pioches bien aimées comme un soldat et son arme. C'est un brouhaha de cliquetis frénétiques. L'instant apparaît surréaliste, on se croirait chez les compagnons : Romain meule les piolets, on règle les skis désuets d'Agnès à la pince, les copains de Nouvelle Aquitaine aiguisent leurs pioches à la lime et Luigi, que nous n'appelons déjà plus correctement, bricole sur ses crampons (son vrai nom est Pierre Luigi mais personne n'y arrive en grande voie).
Nous sommes heureux de rencontrer Simon, le guide de l'équipe. Il est comme dans notre imagination. Son visage raconte à lui seul une partition de montagne. Il fait 1m90, cela ne va pas être pratique pour dormir dans les lits superposés de l'auberge. Sa doudoune est remplie de patchs recousus. Lorsqu'il parle, le silence se propage naturellement. L'écoute est attentive et sa posture bienveillante. Il grimpe chez nous à Pandémonium, en Ariège. C'est un gars simple mais qui incarne à merveille la figure emblématique du guidos des Pyrénées. Celui qui boit de bière ambrée artisanale, qui mange du Bethmale et du pain complet au p'tit déj.
Après le repas, les Slovènes jouent déjà de la guitare. L'air est parfumé d'une concentration générale déjà bien présente. En effet, nous parlons topo, approche, météo, exposition, engagement, grade 4, grade 5, BRA, matériel à prendre etc...
Dans la chambre, les provisions individuelles ont suivi les générations. Wilfried, le cadet du groupe, opte pour des Pépitos et autres délices, tandis que Pierre Luigi, l'ancien, opte pour deux magnifiques saucissons et tout un assortiment de fromages fermiers. Pour l'odeur, pas besoin de vous faire un dessin.
On éteint la lumière. Bon sang mais il y a une voie ferrée à côté de l'auberge ou je rêve ? On dirait un bruit de vieille locomotive. Au temps pour moi c'est Wilfried qui ronfle ! 

 

 

Jour 2 - Lundi 15 février

Le réveil sonne. On bondit du lit comme des enfants un jour de Noël. Le matin c'est la course car nous devons partir à une heure butoir. Et oui, en cascade, si t'es le premier dans la voie tu as moins de chance de te faire parpiner le museau toute la journée.
Dans la salle à quincaillerie, les paroles se font rares. La détermination à casser du glaçon demeure prégnante. Le froid glacial rentre par la porte entrouverte qui nous laisse percevoir le ronronnement de la voiture. Nous hâtons le pas.
Nous serpentons les routes accidentées de la région en direction de Crévoux et sa cascade du Razis. Dans la voiture, la musique est à fond. On déborde d'énergie.
Le rythme de marche dans l'approche ne retrouvera pas d'égale dans la semaine. Les Slovènes nous suivent au pas avec la musique à fond. Cela ensanglante les oreilles. On dirait un mélange "délicieux" entre de la musette et de l'électro. ABOMINABLE !
Il fait grand bleu. Par contre, -10°, il pèle copieusement. En effet, grimper en cascade de glace, se traduit inévitablement par la recherche de l'endroit le plus froid de la montagne, exposé toujours au Nord. Un congélateur en définitive. Agnès est frileuse... Elle ne porte pas moins de 6 ou 7 couches dont nos doudounes lorsqu'on grimpe. Seuls ses grands yeux bleus se font voir sous sa cotte de maille. On dirait un champignon ! Personne ne fait le barbeau car l'onglet frappe tour à tour chaque membre de l'équipe. Progressivement, on sent ses mains s'engourdir et se crisper. Puis, des fourmis semblent dévaler nos ongles jusqu'à la douleur poignardante et nauséeuse. Mauvais temps pour les pélicans !
Les slovènes grimpent le cigare d'à côté. Ils ne rigolent pas et nous comprenons maintenant pourquoi l'ours vient de là-bas. La glace est cassante. Elles forment de nombreuses assiettes ne rendant pas la grimpe aisée. C'est une journée de couenne donc de volume : on grimpe et on broche beaucoup. On se perfectionne également dans du plus copieux en moulinette. Sport à bras ils disaient ...
Nous terminons la journée par un entraînement aux relais qui ne plaît pas à tout le monde car il se déroule suspendu à 4 mètres du sol. Abalakov, Lunule sèche, rappel et le tour est joué.
Au repas du soir, après lecture du topo et du BRA, la sentence tombe : demain les barres de Vautreuil. Les barres, c'est 3 longueurs en 5+, un cigare de sortie en 6, tout y est raide... Les regards se croisent amèrement. L'anxiété s'empare de nous les élèves, tandis que les encadrants trépignent déjà d'impatience. Nous avons soudainement pris conscience que demain on partait en montagne faire une vraie course d'alpinisme. La tension est maximale lors du briefing du soir. Je crois que nous sommes tous un peu mort de trouille malgré notre apparente décontraction. Les sacs sont faits.
-"Réveil à 5h".
Je fonce m'écraser sur le lit. Je ne trouve pas le sommeil. Je ne cesse de penser à la carte retrouvée dans les affaires de Patrick Berhault après sa mort, sur laquelle était notée sa définition du courage :

" sachant que tout à sa raison d'être et que chaque événement sert à nous faire évoluer, j'ai le courage d'aller jusqu'au bout de mes démarches, spirituelles comme matérielles car je suis confiant d'avoir de bons résultats. L'étincelle divine qui m'anime sait ce qui est bon pour moi. Je la laisse guider tous mes pas. Je ne m'oppose pas à sa volonté et tiens bon coûte que coûte". 

 

 

Jour 3 - Mardi 16 février 

5h. Le réveil est douloureux. Je me lève comme un jour de derby de rugby. Louis est super mal. Il a la nausée et n'a pas dormi. Il se désarticule du lit pour enfiler ses affaires dans une lenteur lunaire. Nous le regardons tous avec attention en se demandant si un miracle divin allait pouvoir le sauver ou s'il allait avoir la force psychique d'abandonner.
À 5h, le petit déjeuner n'est pas près. Du coup chacun a pris quelque chose : il ne manquait que les poulardes pour en faire un banquet. 6h14, c'est mieux en termes de timing mais nous sommes encore à la bourre. Nous levons le camp dans la noirceur de la nuit étoilée. Il va encore faire grand beau. Durant l'heure de trajet nous menant aux pieds de l'approche, entre chiens et loups, nous débattons de la définition de l'alpinisme :
- "l'alpi c'est la liberté, l'immensité, les grands espaces.
- il faut aimer l'engagement pour aimer l'alpi. Et avoir sans doute un rapport particulier au risque et à la mort. Se rapprocher au plus près de la mort pour se sentir vivre.
- l'alpinisme c'est une drogue. C'est physiologique : la sécrétion d'adrénaline et de cortisol en continu durant une journée s'accompagne d'une activation du circuit de la récompense et d'une libération d'endorphines, une des hormones du "bien-être". Ça équivaut à faire l'amour sous les étoiles en quelque sorte.
- Les spartiates considéraient que mourir au combat était la plus belle des morts. Mourir en montagne équivaudrait pour l'alpiniste dans ce sens".
La cordée est septique. Le silence se fait. Nous arrivons après deux heures de virages interminables dans le village fantôme des Clarions. Une cheminée semble allumée. Le bourg n'est peut-être pas si fantôme que cela. Nous enlaçons nos sacs bien alourdis de matériel. Les traces de l’approche sont faites. Pendant ce temps, Louis serre les dents et les tripes s’accrochant au dernier wagon comme le dernier rempart contre l'infamie. L'approche est encore une fois céleste. De part et d'autre du sentier raide, étroit et sinueux se dressent de géants conifères d’une trentaine de mètres. La température est remontée. La neige tombe des branches sur nos fronts luisants. Les oiseaux tourbillonnent, chantent et le torrent siffle au fond de la vallée. Seuls le glissement de nos spatules s'aventure à perturber le spectacle silencieux qui nous est offert. À la file indienne nous marchons un par un.
Nous passons le col, le soleil dépasse des cimes surplombant le cirque dans lequel nous nous trouvons. Louis a une mine blanchâtre. Face à l'immensité de la Barre de Vautreuil, il dépose les armes, à bout de souffle. Personne ne lui tape dans la main par crainte de choper la peste ou le choléra mais nos regards sont admiratifs et remplis de bienveillance. Va mon grand, retourne à la voiture ! Nous lui donnons un téléphone et le laissons faire demi-tour dans la clarté du bosquet d'approche. Pour Agnès c'est la galère : ses peaux désuètes ne collent plus. Les accumulations impressionnantes de neige ne lui permettent pas de finir à pieds. On scotche au Duck tape et la voilà reparti comme en quarante.
Arrivée aux pieds des géantes, la pression monte d'un cran. Nous observons avec stupéfaction les stigmates d'une coulée sur une pente orientée Ouest. Je ne peux m'empêcher de croire qu'avant que le PGHM viennent nous chercher dans ce trou perdu, la France sera déconfinée... Bref, nous devons rester focalisés sur notre objectif. On s'équipe dans une cacophonie de cliquetis nous apparaissant familière. Le baudrier est rempli pour Lucien qui va ouvrir la première longueur. Soudainement, le silence de la vallée est rompu par un bruit sourd et continu. Le couloir à quarante mètres de la cordée de Wil et Jules purge avec vigueur. AMBIANCE !
Sur la première longueur en 4+, la glace est sèche et cassante. Lucien découpe des assiettes de la taille d'une théière qui s'explosent en contrebas à quelques centimètres de nous.
-"Lulu, bout de corde".
-"Relais-vaché".
Christophe et moi arrivons au relais après une belle longueur continue. Se pendre sur deux broches à cinquante mètres du sol, ça retourne l’estomac. Qui plus est, les couloirs à notre droite continuent de purger. Ce n’est pas le spindrift des Pyrénées. Là, il y a de vrais mètres cubes de neiges qui dévalent. La seconde longueur en 4+/5 commence par une traversée sur la gauche pour rejoindre un dièdre de glace humide bien raide. Je hais avec robustesse les traversées...
-"Respire Michel, respire !"
Une fois rendu au pied du mur, qui n'est finalement pas si dur que cela, j’évolue en prenant soin de placer mes pieds de part et d’autre du dièdre. Il faut valoriser ses pieds pour trouver des repos successifs sinon j’ai la cafetière qui va éclater. L'ascension est à bras. Les soixante-dix mètres de gaz que j'ai sous le derrière me transcendent. Je rentre dans un mode animal. Je sors de là pour m'extasier devant une nouvelle traversée sur la gauche. La glace est maintenant sorbet. Le brochage n'est pas évident. Lorsque je broche, c’est creux. Je recommence à plusieurs reprises. La dernière broche est à 5 ou 6 mètres dessous. Là mon vieux, faut pas se la coller ! Et puis, le bruit sourd et terrifiant revient. Les pentes de neige à sept mètres de notre cordée se mettent soudainement à purger. Je suis terrorisé et je ne trouve pas d'endroit où la glace est assez bonne pour faire mon relais. Il ne me reste que deux broches. Je traverse lentement vers la gauche. Au-dessus de moi, des stalactites grandes comme des Twingo me pointent comme les épées de Damoclès. Mon cœur bat la chamade. Un pas à gauche, un bon piolet à droite, piolet opposé sur l'épaule, changement de main sur la pioche, la tchancha contre la glace, les pieds bien hauts... Mes yeux se posent finalement sur une jolie surface de glace. Je m'approche. Soulagée par la découverte salvatrice, j'ajoute :
-"Démeeeeeent!"
Je broche et triangule. Le relais est béton. Cependant, l'endroit est inhospitalier. Ça pue ici ! En plus, les épées qui me guettent ruissellent. C'est la douche glacée. Il ne manquait plus que cela, teh !  Je mets la capuche en pensant amoureusement aux fabricant(e)s de Gore Tex, merci les gars ! Je suis si fébrile psychologiquement que je me vache dans un premier temps au piolet qui se trouve à cinquante centimètres au-dessus de mon relais en devenir, comme si cela allait me sauver au cas où le bus de stalactites avait la bonne idée de me tomber sur la margoulette. Du plus profond du pharynx, j’hurle :
-"Relais-vaché !"
-"Libre!"
Plus le temps passe, plus ça se réchauffe et plus ça purge. Christophe arrive au relais, le visage fermé, hyper concentré sur ce qu’il l’attend. Il constate que le relais est effectivement exposé. Il murmure :
-"on traîne pas ici".
Je tracte Lucien et contemple la beauté du lieu. C'est quand même magique comme endroit. Un troupeau de Chamois descend des pentes enneigées de l'ouest. Le temps est suspendu mais l’horloge tourne. La troisième longueur, Christophe s'en charge. C'est du 5+. Ça déverse sur 15 mètres. Il randonne la longueur dans une facilité déconcertante qui nous méduse à Lucien et moi-même, littéralement contemplatif devant la progression de notre aîné. Ce n’est pas pour rien qu’il est appelé le titan par ses pairs ! Avant la sortie, probablement soulagé devant l'évolution de sa longueur, détournant la tête vers nous, il s'exclame :
-"C'est juste dément les gars, c’est du dévers !".
Nous le suivons. Ça chauffe les bras. Nous devons réaliser plusieurs blocages d'épaule pour débrocher : le membre supérieur qui tient le piolet reste contractée durant plus de 40 secondes tandis que l'autre main s'efforce de retirer la broche le plus vite possible. On délaye un max. La sortie se fait sur un pan de neige d'une dizaine de mètres pour atteindre le relais sur un bon vieux sapin posé là. On se cogne le poing pour unique récompense. Il est 15 heures, il ne faut pas traîner sinon on va se prendre la montagne sur les narines.
2 rappels plus loin, nous retrouvons le sol. Les cordées d'à côté ont fait le cigare de la grande cascade coté 6. 150 m en aval, elle nous apparaît vraiment dure. En attendant, ils s'efforcent de décoincer le rappel de la Lunule. Romain et Jules, dit le Goupil (Goupil, mot occitan signifiant renard), conjuguent leurs efforts pour tirer sur la corde. Chpraaaht ! La corde se décoince subitement envoyant les deux compères au tapis. Un fou rire général s’empare de l’assistance. Nous retrouvons également Thelma et Romain qui se sont mis dans deux belles longueurs verticales en 5. C'était gaillard pour tout le monde aujourd'hui. Les corps et les esprits sont marqués d'un épuisement certain. Ça y est, c'est maintenant la sécrétion d'endorphines !
Nous chaussons les skis, enfin. Ça fait du bien de tâter la spatule mais nous sommes catégoriquement fumés. On n’a plus la marge pour faire du beau ski. La première partie est superbe : backcountry conditions. On suit le guidos, super guide aux pieds, qui droppe les dômes de neige façon Thovex. Christophe, lui, ne droppe pas et skie façon luge à foin. On ne peut pas être bon partout ! Toutefois, devant l’enthousiasme grandissant de Simon, le sort fut bien plus fatal à son égard : BAM, arrêt buffet dans une petite cuvette. Il garde quand même une classe indéniable. La descente se poursuit par un faux plat éreintant qui débouche sur le bois de la montée. Il est venu le temps de la bartasse pour les blaireaux (Bartasse, de l'occitan Barta signifiant un lieu plein de broussaille dans lequel on doit sortir des itinéraires normaux rendant difficile l’arrivée à destination).
Nous arrivons heureux et soulagés à la voiture. Pas de bol, le pneu de Simon est crevé. La journée ne se termine décidément jamais. Nous retrouvons également notre Louis national dans un sale état. Il se réveille et bafouille le récit de sa descente qui s'apparente plus à l'odyssée d'Ulysse qu'une retraite thérapeutique. Après s'être endormi sur le trajet, il compta les secondes de son retour pour rejoindre Morphée sur le tableau de bord du Renaud Scénic 1.9L turbo Diesel de Simon.
Nous rentrons à l'auberge dans une sidération ambiante qui ne nous laisse pas indifférents. Le débriefing du soir est clair, net et précis. Les mots superflus sont abrogés. L'ambiance est glaciale. Nous avalons la soupe trop salée et allons au lit, anéantis de fatigue, en se disant que demain est un autre jour. Sur son oreiller, Luigi repense à sa longueur en tête. L’assurance en 1er de cordée est grandissante chez l’ours du Comminges. Louis, quant à lui, trouve un sommeil salvateur. Wil ronfle comme si mon grand-père, force de la nature qu’il est, passait le motoculteur en pleine tempête de vent d’Autan. Les images de la journée inondent les pensées d’Agnès qui s’endort en se disant : sérieusement, les barres de Vautreuil, elles se gagnent... 







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